Le dirigeant modus operandi

Classification

Plutôt absent de la littérature sur la gestion, le dirigeant modus operandi est une sous-espèce du dirigeant amateur de la grande famille des Dirigeants. Bien qu’on le rencontre quelquefois dans les entreprises de moyenne et de grande envergure, son habitat naturel est l’organisme public où on le retrouve généralement au niveau des dirigeants intermédiaires.

Contrairement à son cousin le dirigeant resultantis qui lui se nourrit de résultats, le modus operandi se nourrit de façons de faire qu’il traque à l’aide d’habiletés développées dans ses vies professionnelles antérieures.

Comment reconnaître un modus operandi

Le modus operandi est un gestionnaire axé sur la façon de faire les choses et non sur les résultats. Sa préoccupation première est de s’assurer que les choses soient faites de la  façon dont il sait qu’elles doivent être faites. Peu lui importe que le mur ait été érigé dans les temps, si les ouvriers ont tenu leur marteau de la main gauche il y a eu faute.

En général, si ce type de dirigeant est sous la supervision d’un dirigeant amateur son bureau sera propre et ordonné. Cependant, si son supérieur est un dirigeant professionnel, il y a de bonnes chances que son bureau soit en désordre et que modus operandi croule sous les choses à faire.

Ma première rencontre avec modus operandi

Mise en situation

Ma première rencontre avec un dirigeant modus operandi c’est produite à l’époque où je travaillais pour une grande ville de la province de Québec. 

Je venais juste de réussir, grâce aux conseils de l’excellent recueil de Michael Watkin, ma prise de poste  de cadre responsable des systèmes électromécanique de la Ville.

Ma première directive à ce poste

Me voici donc un mardi matin apportant à mon supérieur pour approbation ma première note de service. Lors de la rédaction de ma note, j’avais porté une grande attention à la syntaxe et au protocole usuel et j’étais confiant, car je n’en étais pas à ma première note de service en carrière.

À ma grande surprise celui me dit : « Parfait, je vais la lire et je te la retourne. »

En arrivant au bureau le lendemain matin, je trouve sur ma chaise ma note largement annotée en rouge. L’essence de celle-ci était demeurée la même, mais il y avait plein de nouvelles tournures de phrases. Exemple :

  • la phrase « La mise au point de cet appareil est très simple. Il suffit de placer l’appareil… » est devenue « La mise au point de cet appareil est très simple. Il suffit de le placer… »;
  • la phrase « Le directeur du bâtiment et l’ingénieur sont passés au bureau. L’ingénieur désirait savoir… » est devenue « Le directeur du bâtiment et l’ingénieur sont passés au bureau. Ce dernier désirait savoir… »;
  • etc., etc.

Les notes, directives et autres écrits suivants

J’ai eu beau utiliser toutes les tournures de phrases possibles, même imiter les propres tournures utiliser par mon supérieur, tous mes directives, notes, lettres, mémos, etc. me revenaient toujours réécrites.

J’avoue que si je n’avais pas été vacciné contre le manque de confiance en soi, j’aurais contracté cette saleté de maladie.

La révélation

Quelques semaines après, épuisé à avoir essayé de satisfaire mon nouveau Molière je me retrouve avec un de mes collègues près de la machine à café.

« Et puis mon Charles, ça va ? » 

« Si je réussissais à écrire comme monsieur X le veut, ça irait bien. »

« Mon Charles, moi j’ai compris depuis longtemps. J’écris mes rapports comme ça vient, je lui remets et de toute façon il va le réécrire. »

Je suis retourné à mon bureau le cœur léger : « De toute façon, il va le réécrire. »

« Aléa jacta est » me suis-je dis, je ne mettrai plus d’efforts à peaufiner mes documents. 

Les conséquences

Bien que contre-productif pour une entreprise ne possédant pas une clientèle captive, ce type de dirigeant peut tirer son épingle du jeu dans les organismes publics.

Il y a de fortes probabilités pour qu’après un certain lap de temps les employés travaillant sous la supervision d’un modus operandi en viennent eux aussi à se préoccuper avant tout de la façon de faire les choses, le résultat devenant alors secondaire.

Pour l’entreprise, avoir un dirigeant de ce type ses rangs provoquera : des déplacements d’employés vers d’autres superviseurs; une baisse de motivation chez certains employés; une baisse marquée de la qualité de travail; un refuge de choix pour les tirs au flanc notoires, etc.

En terminant

Notre exemple a fait ressortir le paradoxe suivant : plus le modus operandi s’acharnera à réécrire à sa manière les documents portés à son attention, plus la qualité de ceux-ci diminuera, lui donnant de facto plus d’ouvrage et la ferme conviction que ses employés sont des incapables notoires.

Le modus operandi est convaincu qu’il possède la science infuse dans un créneau particulier. Sa vision du monde : « Pour que les choses soient bien faites, je dois les faire moi-même. » 

Les trois types de contraintes dans l’emploi du temps d’un gestionnaire sont : les contraintes patron, les contraintes système et les contraintes auto-imposées. En ce qui concerne les contraintes auto-imposées, le dirigeant de type modus operandi est le champion toutes catégories.

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